Sul numero di gennaio 99 de "Le Quebecois Libre" c'è un carteggio tra Carlo Lottieri
ed il libertario quebechiano Martin Masse sulla secessione.
Lottieri vede nella secessione un modo per ridurre l'ingerenza dello Stato,
responsabilizzare le persone, produrre una concorrenza tra governi ed infine
per preparare il terreno per la secessione individuale ("Dobbiamo chiedere
ai secessionisti di essere coerenti. Se rivendicano il diritto di divorziare
per i popoli (che non esistono) on possono negarlo agli individui (che
esistono)").
Martin Masse invece è contrario alla secessione del Quebec perché il
movimento indipendentista del Quebec è statalista e socialdemocratico. ("In
occcasione del referendum del 1995 mi sono reso conto che non c'era speranza
di vedere il movimento separatista cambiare le sue orientazioni. L'influenza
libertaria in seno al movimento separatista è assolutamente nulla. Allora
sostengo il Reform Party (opposizione ufficiale a Ottawa, ma molto debole in
Quebec) a causa delle sue posizioni conservatrici-libertarie. Penso sia la
sola soluzione accettabile da un punto di vista libertario per ora. Qui il
nemico non è solo il governo centrale ma anche  - e io dico soprattutto - il
governo provinciale. Alcuni libertari considerano Ottawa un pericolo per la
libertà quanto il Quebec e credono che la secessione ci libererebbe almeno
di uno Stato tirannico su due. Ma io penso che sia un po ingenuo vedere le
cose così: il governo di un Quebec indipendente, investito di tutti i
poteri, sarebbe molto più pericoloso.")

Ecco il carteggio complessivo:


QUÉBEC / PADANIE

MIGRATION ET LIBRE CIRCULATION (I)



          Depuis quelques années, un mouvement sécessionniste fait parler de
lui dans le nord de l'Italie. Représenté dans l'arène politique par la Ligue
du Nord (Lega Nord), il souhaite créer un nouveau pays appelé Padanie. Alors
qu'au Québec, le mouvement indépendantiste a toujours eu une forte
coloration sociale-démocrate, les padanistes s'inspirent plus des principes
libéraux et on y retrouve même une aile libertarienne. Là-bas comme ici,
qu'il s'agisse d'indépendance ou de fédéralisme, le défi libertarien reste
toutefois le même: lutter contre les vieux États centralisés, mais également
se garder des nouvelles menaces à la liberté que sont le nationalisme et les
étatismes de toutes sortes dans les États micro-nationaux.

          Carlo Lottieri est l'un des leaders de cette aile libertarienne
padaniste. Il a étudié la sociologie à la Sorbonne, collaboré à divers
journaux et magazines, et publié un livre sur l'écologie libertarienne.
Martin Masse a déjà été séparatiste et a publié un essai qui mettait de
l'avant une vision non nationaliste d'un Québec indépendant. Il défend
maintenant le maintien de la province dans une fédération canadienne
décentralisée.





Bonjour Monsieur Masse,

          J'aimerais reprendre notre dialogue sur le libertarianisme et sur
les problèmes des régions intéressées par des processus de désagrégation en
posant deux questions qui concernent, à mon avis, les libertariens du Québec
et ceux de la Padanie.

          La première est la suivante: « Y a-t-il de (probables)
conséquences libertariennes aux sécessions? » Il s'agit de savoir si les
libertariens, en Italie ou au Canada (mais on pourrait répéter les mêmes
analyses dans les Flandres et aux Pays Basques), doivent appuyer ou freiner
l'actuelle tendance qui voit les États nationaux perdre leur unité et se
décomposer en petites entités.

          L'autre question est étroitement liée à la première et elle
concerne le rapport entre les libertariens et les mouvements
socio-politiques qui contestent le statu quo et demandent des changements
radicaux. Je la formule de cette manière: « Est-il possible de construire
une forte présence sociale et politique des idées libertariennes en
utilisant une stratégie génériquement populiste? »

          Dans notre échange précédent, vous avez exprimé une attitude très
critique vis-à-vis de l'hypothèse d'un Québec indépendant. Je comprends bien
vos réserves à propos du Parti québécois et de ses dirigeants: et il faut
dire que les libertariens de l'Italie du Nord ont également du mal à
accepter de nombreuses positions de la Ligue. Mais il me semble que le vrai
problème ne doit pas être ramené à une simple analyse des projets et des
idées des mouvements indépendantistes (qui ne sont jamais, bien sûr, des
positions cohérentes anti-étatistes).

          Justement vous ne voulez pas être « serré » dans un Québec
nationaliste, social-démocrate, interventionniste et protectionniste. Vous
lisez le programme du PQ, vous écoutez ses leaders et vous en tirez la
conclusion qu'il est mieux de rester à l'intérieur du Canada. Dans un Canada
plus fédéral et avec des provinces plus indépendantes, mais quand même
subordonnées à Ottawa. Mais il faut se demander si l'actuel nationalisme
québécois pourra vraisemblablement survivre à une indépendance complète du
Québec. Le jour où les Québécois se trouveront « seuls » (sans les aides, le
contrôle, la solidarité et les directives de leurs cousins du Canada
anglophone), il y aura probablement un changement de perspective et la
redécouverte de liens importants - historiques, culturels et (bien sûr!)
économiques - qui unissent les communautés linguistiques de l'Amérique du
Nord. L'importance de la langue anglaise deviendra tout à fait évidente,
encore plus qu'aujourd'hui.

          Nous avons déjà vu cette évolution dans les pays baltes. Certes il
s'agit d'un univers complètement différent, mais il est beau de constater
qu'après l'indépendance obtenue par les nationalistes lettons et lituaniens
les relations entre ces petits peuples du Nord et l'immense continent russe
se sont progressivement améliorées. La politique de l'État soviétique,
contrôlée par les russes, avait divisé et opposé; la liberté des relations
volontaires a favorisé les convergences et a posé les prémisses de nouveaux
dialogues. Les gens de Riga et Vilnius ont compris que la langue russe, pour
eux, est essentielle et qu'ils peuvent trouver beaucoup d'avantages dans une
« normalisation » et une « pacification » des rapports entre ces peuples.

Fédéralisme centrifuge

          Mais il y a une autre considération à faire à l'égard de votre
prise de distance du processus de désagrégation du Canada. Votre peur qu'un
Québec indépendant sera moins libertarien d'un Québec canadien ne me semble
pas totalement justifiée. À mon avis, cette manière de procéder n'est pas
cohérente avec la confiance libertarienne dans la concurrence. Et si
maintenant l'Amérique du Nord jouit des avantages de la compétition
institutionnelle entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, la naissance
du Québec augmenterait la possibilité des individus et des capitaux de
choisir un bon lieu où s'installer. En plus, j'imagine que cette solution
pourrait ouvrir la route à d'autres sécessions: des Amérindiens du Canada,
des provinces canadiennes de l'Ouest, de l'Alaska (où il y a un mouvement
indépendantiste), de la Californie, etc. Est-ce une folie absolue d'imaginer
que le fédéralisme des États-Unis puisse connaître une évolution de plus en
plus centrifuge? Est-il impossible d'espérer que le « Dixieland », le Texas
et les autres grandes régions américaines puissent demander de gérer de
manière autonome leurs problèmes et leur futur?

          Mon opinion est que la globalisation de l'économie est en train de
mettre en crise les vieilles institutions juridiques (le jus publicum
europaeum dont nous parlait Carl Schmitt dans ses travaux classiques) et
favorise la désagrégation. En plus, la multiplication des frontières
implique un changement de leur nature.

          La sécession est un droit des individus: la vraie sécession est la
sécession individuelle. Mais, dans la situation présente, l'existence de
mouvements qui demandent une « sécession de groupe » doit être valorisée. La
« liberté du Québec » n'est pas du tout la liberté réelle (la liberté des
Québécois), mais elle est quand même un défi important pour l'État canadien
et pour sa révendication d'un pouvoir absolu et éternel sur vos vies, sur
vos libertés et sur vos propriétés. Et si aujourd'hui ceux qui parlent au
nom du Québec demandent d'être indépendants, est-il possible qu'ils puissent
trouver des arguments solides pour nier ce droit aux villes et aux régions
québécoises qui n'auront pas envie de rester à l'intérieur du nouvel État?
La logique de la sécession est une logique plurielle et progressive, parce
qu'il y a presque toujours les « minorités de la minorité » et la défense du
droit de sécession permet le démarrage d'une rupture successive des liens
collectifs imposés.

          Les « minorités de la minorité » ont tendance à construire une
revendication analogue à celle des minorités les plus importantes: dans ce
cadre, je crois que les libertariens peuvent jouer le rôle de ceux qui
demandent et exigent cohérence. Personne ne sait comment sera un « Québec
libre ». Nous ne savons même pas si les Québécois seront plus libres, on
s'ils deviendront des brebis obligées à suivre un gouvernement nationaliste
et social-démocrate, qui augmentera son contrôle sur l'économie et sur la
société. Mais il est raisonnable de croire que la liberté du Québec puisse
être un instrument (parmi d'autres...) pour la liberté des Québécois. Et
même des autres canadiens.

          Cette réflexion peut être mise en rapport avec l'exigence de
construire une forte présence libertarienne et de préciser, pour obtenir ce
résultat, une stratégie qui puisse nous conduire vers un élargissement du
consensus libertarien. Je pense qu'il faut envisager la construction d'un
mouvement libertarien populaire, capable d'interpréter correctement les
luttes du présent et de proposer les justes solutions.

          Si pour réfléchir sur ma première question j'ai utilisé la
situation du Québec, pour mon analyse sur une possible stratégie
libertarienne je veux examiner le cas italien (que je connais un peu
mieux...).

Des citoyens du Sud passifs

          Dans ma première lettre (voir QL, no 26) j'avais déjà remarqué
l'existence d'une forte opposition entre le Nord et Sud, dont la Ligue est
l'expression la plus évidente. La raison principale de cette tension est à
trouver dans la grande masse d'argent du Nord qui a pris la voie du Sud au
cours de la deuxième moitié de ce siècle. Les programmes publics d'aide au
développement du « Mezzogiorno » (à partir de la Caisse du Midi, une
réécriture de la Tennesse Valley Authority de Roosevelt, mais bien plus
coûteuse et inefficace) ont obligé les entreprises du Nord à financer une
logique industrielle de type socialiste qui a transformé une grande partie
des citoyens du Sud en sujets passifs, qui attendent de Rome (et de l'argent
du Nord) la solution à leurs problèmes.

          Cette analyse est partagée par la partie la plus libertarienne de
la classe intellectuelle du Midi (je pense, en particulier, à la revue
Élites de Naples), mais parmi les partis politiques seulement la Ligue du
Nord a eu le courage de s'exprimer clairement et sans réticence contre la
présence obsessive de l'État-providence dans l'économie méridionale.

          Mais la polémique entre Nord et Sud trouve une autre justification
dans le fait qu'une grande partie des fonctionnaires publics (même dans les
régions septentrionales) viennent du Midi. À l'origine de cette situation il
y a la pauvreté du Mezzogiorno (où le taux de chômage est très élévé:
supérieur à 20%...) et le fait que la plupart des gens du Nord n'aiment pas
travailler pour l'État italien, qui paye très mal et qui n'offre pas
d'opportunités de carrière ou d'autres gratifications.

          Dans l'armée, par exemple, les soldats et les officiers sont 187
000, mais seulement 29 000 sont nés dans les régions du Nord, où se trouve
pourtant la moitié de la population italienne. Même situation pour les
préfets: 90 sont originaires du Sud et seulement 8 sont du Nord. Mais cette
analyse pourrait être répétée pour les ministères, pour les écoles
publiques, etc.

          Le résultat est qu'un entrepreneur de ma ville (Brescia, dans le
Nord du pays) qui entre dans un bureau public pour obtenir un permis ou pour
payer une taxe, trouve presque toujours un fonctionnaire du Mezzogiorno. Au
cours des décennies, alors, il s'est développé une sorte de symbiose entre
les méridionaux et l'État, entre l'inefficacité publique (dans tous les
secteurs) et la présence d'une prononciation bien précise (au cours d'une
brève conversation, en effet, tous les Italiens sont en mesure de savoir si
leur interlocuteur vient du Nord ou du Sud...).

          Cette situation est à l'origine d'une attitude « populaire » très
dérisoire et parfois intolérante. Une confirmation de tout ça (banale, mais
pas trop) est à trouver dans les nombreuses blagues contre les méridionaux,
qui ne jouent pas le même rôle que les belges dans les blagues françaises,
mais qui sont plutôt accusés de ne pas aimer le travail et de vouloir vivre
aux dépens des autres, qu'ils restent dans le Midi ou qu'ils viennent au
Nord.

          Je me rappelle un graffiti que j'ai lu sur un mur de ma région:
 Les gens du Nord dans les fabriques, les gens du Sud dans les bureaux de la
Poste. » L'auteur anonyme voulait exprimer son refus d'une société divisée
en deux, où les septentrionaux étaient condamnés à travailler (dans le
secteur privé) et les méridionaux se limitaient à gagner de l'argent (dans
le secteur public).

          La Ligue exprime tout ça et l'exprime de manière très simpliste
(et souvent grossière). Les bourgeois et les intellectuels du Nord, donc,
n'aiment pas le mouvement indépendantiste, mais ils ignorent que pour
éliminer les symptômes de l'intolérance il faut absolument éliminer la
maladie de l'étatisme. Dans la situation italienne, alors, une élite
libertarienne responsable a le devoir de comprendre les « bonnes raisons »
des ouvriers, des employés, des artisans et des petits commerçants qui en
ont marre de payer, de payer et de continuer à payer.

          Un discours analogue peut être fait à propos de l'immigration. Il
est vrai que tous ceux qui s'opposent à une immigration massive ont tendance
à utiliser des arguments nationalistes, organicistes et - en général -
étatistes. Mais je crois qu'il faut bien comprendre que dans la situation
actuelle, ceux qui parlent de « free immigration » tendent à oublier que
nous vivons à l'intérieur de sociétés très socialistes, où la classe
politique dispose de notre travail pour distribuer santé, habitation,
instruction et autres services essentiels. Dans cette situation, il est
normal qu'il y ait des gens qui s'opposent à l'arrivée d'autres immigrés.

          Faut-il, en tant que libertariens, ignorer ces luttes et ces
tensions? Ou notre devoir doit-il être celui de donner une lecture
authentiquement libérale de ces thèmes, basée sur les droits de propriété et
sur la liberté individuelle? Une politique libertarienne doit partir des
problèmes réels des individus et doit savoir défier les lieux communs. Nous
disposons désormais d'une vaste littérature scientifique et nous devons la
mettre au service d'une pratique capable de convaincre le grand public.


Carlo Lottieri
Brescia

 



Bonjour Monsieur Lottieri,
          J'ai été très heureux d'apprendre qu'il y avait une aile
libertarienne dans le mouvement padaniste. J'ai trouvé la page en anglais de
votre compatriote Alberto Mingardi, « PADANIA LIBERALE E LIBERTARIA:
Libertarianism in Northern Italy », qui en donne une brève description. Il y
a peu de libertariens en Europe malheureusement, mais s'il est un endroit où
notre idéal peut trouver terrain fertile, c'est bien chez vous, dans le nord
de l'Italie, l'une des régions qui souffrent le plus de la centralisation
étatique en même temps que l'une des plus dynamiques. Je ne sais pas si, à
votre place, j'appuierais une décentralisation sur un modèle fédéral ou
carrément la sécession à l'intérieur d'une « Europe des régions », mais
chose certaine, le système politique italien actuel n'a aucun bon sens.

          Je ne connais pas assez le mouvement padaniste pour dire à quel
point nos situations peuvent se comparer (au fait, on entend très peu parler
de la Lega Nord et d'Umberto Bossi ces derniers temps), mais je vois
certaines distinctions. D'abord, le ressentiment nationaliste ici est
surtout culturel et linguistique et moins économique comme chez vous, il me
semble. À l'intérieur du Canada, le Québec est dans une situation mitoyenne:
ni pauvre comme les provinces Atlantique (notre Mezzogiorno à nous), ni
riche comme l'Ontario ou l'Alberta. Le Québec est un bénéficiaire net depuis
plusieurs années des transferts fédéraux des provinces riches vers les plus
pauvres. Donc, sur ce plan, nous nous distinguons.

          Je dirais que c'est le couplage entre un sentiment minoritaire
exacerbé par la propagande nationaliste (sept millions de francophones
entourés de 300 millions d'anglophones en Amérique du Nord) et une confiance
immodérée dans les vertus de l'État interventionniste qui sont le principal
moteur du mouvement séparatiste. Nos séparatistes sont des socio-démocrates
typiques. Ils se distinguent des nationalistes d'extrême-droite comme ceux
du Vlaams Blok en Flandres (que je connais mieux, pour avoir passé une année
à Gand) mais ressemblent plus à ceux de l'Écosse ou de la Catalogne. Il y a
certainement une frange anti-anglaise et intolérante au sein du Parti
québécois, mais on ne peut quand même pas dire qu'il s'agit d'un
nationalisme raciste et xénophobe. Le Parti québécois a toujours été en
faveur de l'immigration (dans la mesure évidemment où les immigrants
s'intègrent à la société francophone, et non à la minorité anglophone comme
auparavant) et les débats les plus chauds sur les questions linguistiques
touchent des problèmes relativement mineurs comme l'affichage public. Un
libertarien ne peut évidemment être d'accord avec ces restrictions
linguistiques et d'autres mesures de protectionnisme culturel, mais ça n'a
rien à voir avec les excès racistes du Vlaams Blok.

          J'ai moi-même été séparatiste jusqu'à il y a quelques années. J'ai
publié en 1994 un essai, « Identités collectives et civilisation: pour une
vision non nationaliste d'un Québec indépendant », qui mettait de l'avant un
projet indépendantiste plus libéral et axé sur d'autres justifications que
le ressentiment nationaliste. Mais lors du dernier référendum en 1995, je me
suis rendu compte qu'il y avait très peu de chance de voir le mouvement
séparatiste changer ses orientations et j'ai abandonné mes idéaux.
L'influence libertarienne au sein du mouvement séparatiste est tout
simplement nulle. J'ai milité par la suite pendant deux ans au Parti
réformiste du Canada, qui forme maintenant l'Opposition officielle à Ottawa,
à cause de ses positions libertariennes-conservatrices et parce qu'il
propose de décentraliser la fédération canadienne. Je considère que c'est la
seule solution acceptable d'un point de vue libertarien pour le moment, même
si le Parti réformiste n'a pas réussi, c'est le moins qu'on puisse dire, à
faire entendre sa voix au Québec.

          Contrairement à chez vous, donc, l'ennemi n'est pas seulement le
gouvernement central, mais aussi - je dirais surtout - le gouvernement
provincial. Parmi mes collègues libertariens, certains considèrent qu'Ottawa
est un danger pour la liberté tout autant que Québec et croient que la
sécession de la province nous débarrasserait au moins d'un État tyrannique
sur deux. Mais je pense qu'il est un peu naïf de voir les choses ainsi: le
gouvernement d'un Québec indépendant, investi de tous les pouvoirs, serait
beaucoup plus dangereux.

          Comme vous le savez probablement déjà, il y a eu des élections
provinciales au Québec ces derniers jours, et le Parti québécois a été
réélu, avec un mandat populaire plus faible toutefois. Le premier ministre
Lucien Bouchard a donc annoncé qu'il n'y aurait pas de nouveau référendum
durant au moins la première partie du prochain mandat, et jusqu'à ce que des
« conditions gagnantes », pour éviter une troisième défaite en vingt ans, ne
soient réunies. Il consacrera donc ses efforts pour le moment à trouver un
terrain d'entente avec les autres provinces pour encadrer le pouvoir fédéral
dans divers secteurs, ce qu'on appelle ici « l'union sociale ». Mais le
débat reprendra tôt ou tard, à la première occasion qui permettra aux
péquistes de déclarer que le Québec s'est encore fait avoir par le reste du
pays. Le pattern est le même depuis 25 ans.

          C'est pour cette raison que j'ai appelé, dans notre journal, à
voter pour l'Action démocratique du Québec, un petit parti avec un seul
député, son chef Mario Dumont, qui a tout de même obtenu 12% des voix. Il
propose cette décentralisation radicale de la fédération canadienne - d'une
façon irréaliste, il faut le dire, mais c'est un autre problème -, et est le
seul à appuyer une diminution du rôle de l'État québécois - encore de façon
incohérente, faut-il dire aussi. Mais au moins, nous sommes sur la bonne
route: non pas un État plus fort aux dépens de l'autre, mais bien deux États
plus faibles.

          Voilà, ça résume un peu le rapport entre les positions
libertarienne et sécessionniste au Québec, tel que je le perçois. Je serais
très intéressé à savoir comment vous vous situez. Le mouvement padaniste
est-il aussi plutôt social-démocrate? Avez-vous une frange intolérante?
Quelle est l'influence des libertariens? Pour ceux ici qui connaissent peu
l'Italie dans toute sa complexité, il est difficile d'imaginer pourquoi une
partie du pays voudrait se séparer du reste. Quelles sont les principales
raisons qui motivent les padanistes? Il y a bien des choses à discuter, et
il sera sûrement intéressant d'échanger sur toutes ces questions.

          À bientôt,



Martin Masse
Montréal
libre@colba.net






Cher Monsieur Masse,

          Je pense qu'il peut être effectivement intéressant de discuter
ensemble de nos situations de libertariens qui vivent à l'intérieur de pays
très fortement touchés par des processus de désagrégation et où ont lieu des
débats très vifs sur la localisation des pouvoirs et sur le nouveau
fédéralisme.

          Bien sûr, il y a des différences importantes entre la situation du
Québec et celle de la Padanie. En premier lieu, il faut dire que si « le
Québec est un bénéficiaire net depuis plusieurs années des transferts
fédéraux » (comme vous avez justement remarqué), dans le cas de la Padanie
je peux parler de cette région - de manière légitime - comme d'une région
 asservie » aux intérêts de Rome et du Midi. Les citoyens du Nord sont les
esclaves fiscaux de l'Italie et le premier moteur du mouvement
sécessionniste est à trouver dans une révolte contre les taxes.

          Autres différences: vous avez, en tant que libertariens, beaucoup
de problèmes vis-à-vis du gouvernement provincial, tandis que nous n'avons
(pratiquement) pas de vrais gouvernements locaux. L'Italie a été fabriquée à
partir du modèle français, avec ses préfets et ses fonctionnaires...

          Même les problèmes linguistiques chez nous ne jouent pas le rôle
qu'ils ont pris dans votre débat politique. Il est vrai que la langue
 italienne » est une invention étatiste: il s'agit de la langue de la
Toscane (la langue de Dante, Pétrarque et Boccacio) qui a été imposée aux
citoyens de Turin, Milan, Rome, Naples et Palerme. La langue littéraire est
devenue la langue des écoles publiques et de la télé d'État. La défense des
langues locales (le vénitien de Goldoni, par exemple) est donc un des thèmes
de la Ligue du Nord et des autres mouvements localistes. Mais toutes ces
questions restent en marge de la vraie lutte politique qui oppose les
sécessionnistes à l'Italie.

          Il y a donc beaucoup de différences entre la situation du Québec
et celle de la Padanie. Et pourtant, il y a aussi des ressemblances. Je veux
en identifier une en particulier.

          Les libertariens de Montréal et de Milan, en effet, doivent
s'interroger sur une question que vous avez posée de manière très claire et
à laquelle vous avez donné une réponse qui ne me semble pas convaincante.
Vous avez dit que « le gouvernement d'un Québec indépendant, investi de tous
les pouvoirs, serait beaucoup plus dangereux » que le gouvernement fédéral
actuel.

          À cet égard, mon opinion est différente (même si je connais très
peu votre réalité...) parce que la multiplication des États, à mon avis,
doit être considérée comme un instrument formidable pour obtenir une
réduction des pouvoirs étatistes. Les petits États sont - quasi
obligatoirement - très libéraux. En Europe nous avons beaucoup d'exemples à
cet égard: Monaco, Liechtenstein, Luxembourg, San Marino et même les cantons
suisses nous montrent les bienfaits d'une concurrence internationale très
forte. Les petits pays sont des paradis fiscaux (et aux alentours il n'y a
que des enfers fiscaux), qui ont très peu de lois et un très haut niveau de
vie.

          En plus, même s'il y a une différence tout à fait évidente entre
le droit de sécession individuel revendiqué par les libertariens et le droit
de sécession d'une région, d'une ville ou d'un groupe de personnes, mon
opinion est que nous devons soutenir (de manière générale) tous ceux qui
luttent pour sortir des actuelles casernes étatistes.

          En plus, nous devons demander aux sécessionnistes d'être
cohérents. S'ils revendiquent le droit de divorcer des régions ou des
peuples (qui n'existent pas...), ils ne peuvent pas le nier aux individus
(qui existent de manière bien plus réelle).

          Les libertariens, en Padanie, sont quasi totalement favorables à
la sécession du Nord du pays. L'influence du dernier Rothbard (« Nations by
Consent » de 1994) et des essais de Hoppe a été importante, mais il y a eu
aussi un débat autonome à propos de la crise du concept de souveraineté:
dans le libertarianisme, bien sûr, mais aussi dans la meilleure littérature
du néofédéralisme. Je pense, en particulier, à Elazar et au groupe de la
revue Publius.

          Nous avons perçu les désagrégations soviétique et yougoslave comme
des phénomènes capables de marquer une époque, qui peut voir la fin de
l'État à partir d'une multiplication des frontières (qui changent de nature
et s'approchent de plus en plus à des lignes qui délimitent des propriétés
condominiales). Sur ce sujet, un économiste libéral et néoclassique comme
Tullock a dit des choses très intéressantes dans son livre sur « The New
Federalist ».

          Le rapport des libertariens padanistes avec la Ligue se base,
alors, sur un commun choix pour la sécession. À partir de ça, il est évident
que nous sommes en condition de voir toutes les limites du mouvement, mais
nous ne pouvons pas ignorer que nous sommes complètement en syntonie avec
son projet fondamental: l'indépendance du Nord.

          Notre groupe, il faut le dire, est un petit groupe (pour
l'instant...), même si nos activités sont multiples et bruyantes et nos
opinions (of course) provocantes. Mais les autres composantes culturelles de
la Ligue nous respectent et dans le quotidien du mouvement, il y a souvent
des textes libertariens. Pendant le mois de novembre, par exemple, j'ai
écrit sur la une de La Padanie (le quotidien de la Ligue) des articles
contre l'école publique, contre le projet étatiste de controler internet,
contre la monnaie unique européenne et contre l'affirmative action.

          Notre but est d'influencer de plus en plus la culture politique du
mouvement padaniste: une réalité politique qui est très difficile à
comprendre et à expliquer. Si le PQ est social-démocrate et le Vlaams Blok
raciste, à l'intérieur de la Ligue on peut trouver des discours et des
sensibilités d'un type et de l'autre. Mais le ton général, à mon avis, reste
libéral: d'un libéralisme (il est vrai) très modéré et pas du tout cohérent,
mais qui a été capable - pour la première fois depuis longtemps - de
proposer des solutions libérales qui ont obtenu un large succès électoral.
Et de remettre en question l'État Providence (la Ligue critique toujours
 l'assistenzialismo »).

          La Ligue lutte pour l'indépendance du Nord et pour réduire
l'oppression fiscale. Elle est aussi opposée à l'immigration « sans
règles »: et je trouve très logique et parfaitement libertarienne cette
position, qui veut empêcher aux gens qui n'ont jamais apporté leur
contribution aux biens publics d'en tirer un profit totalement injustifié et
parasitique. Dans une société radicalement libertarienne le problème de
l'immigration n'existerait pas: il n'y aurait que des déménagements. Mais
dans nos sociétés étatisées, je trouve tout à fait raisonnable le
comportement des Suisses, qui défendent leur biens publics du gaspillage et
leur civilisation bien ordonnée du chaos qu'elle pourrait subir si tous les
Italiens avaient le droit d'envahir leurs cantons.

          Malheureusement, une juste bataille est souvent combattue avec des
mauvais arguments. Il y a des discours « communautaristes » que je trouve
franchement horribles et auxquels je suis opposé: pas seulement quand on
parle des immigrés, mais également à propos des gens du Midi. En plus, le
libéralisme économique qui caractérise les propositions des padanistes est
souvent mélangé avec des propositions qui sont typiques de la modération « à
l'européenne », du style de Chirac ou de Jospin, c'est la même chose...

          Et pourtant, la raison principale qui justifie le comportement
électoral de ceux qui votent pour la Ligue est à retrouver dans le refus de
la réglementation et de la fiscalité qui oppriment les petites et moyennes
entreprises qui ont fait la richesse de mon pays. La Padanie, pour les
sécessionnistes, est l'espoir de libérer les gens du Nord et de restaurer
leurs droits fondamentaux.

          En vous remerciant de votre attention, je vous prie d'agréer,
encore une fois, mes compliments pour votre journal.


Carlo Lottieri
Brescia

 


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